« Dépôt en profondeur, c’est un sport d'équipe »

Un entretien avec l'ingénieur des mines Thomas Lautsch sur la sécurité opérationnelle, la culture d'entreprise et la mise en œuvre d’un projet.

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« Dépôt en profondeur, c’est un sport d'équipe »
« Dépôt en profondeur, c’est un sport d'équipe »

Thomas Lautsch a été directeur général de la Bundesgesellschaft für Endlagerung (BGE), la société fédérale allemande chargée du stockage définitif des déchets radioactifs. Il possède des décennies d'expérience dans les travaux souterrains et la direction de grandes organisations.

 

Thomas, qui es-tu et quel est ton parcours ? Je suis grand-père, père, motard et ingénieur des mines. Sur le plan professionnel, j’ai changé de voie à plusieurs reprises, travaillé dans différents pays et secteurs. Ces dernières années, j’ai travaillé dans le secteurdu stockage définitif en Allemagne, en tant que directeur général de la BGE*.

Je souhaite désormais mettre à profit l’expérience acquise, peut‑être comme ultime étape de mon parcours. Ma contribution au sein de la Nagra consiste à mettre en lumière les enseignements, positifs comme négatifs, du programme allemand de stockage en profondeur.

Thomas Lautsch

a été directeur général de la *Bundesgesellschaft für Endlagerung (BGE) allemande et possède des décennies d'expérience dans les travaux souterrains et la direction de grandes organisations. Il soutient aujourd'hui la Nagra en tant que conseiller. Il vit avec sa partenaire dans la Ruhr, a trois enfants et quatre petits-enfants. Parmi ses loisirs, il privilégie les activités de plein air, notamment le ski, la randonnée et la moto.

Quelles expériences apportes-tu concrètement, et en quoi sont-elles particulièrement utiles à la Nagra aujourd'hui ? Sur le plan organisationnel et humain, ce qui me tient à cœur, c'est de favoriser la collaboration : travailler en équipe, vers un objectif commun.

Susciter l’enthousiasme est essentiel, quel que soit le contenu ; la forme compte tout autant : Pour que quelque chose réussisse vraiment, il faut y travailler avec plaisir et énergie. Et « travailler avec plaisir » fonctionne mieux en équipe. L'être humain est un être social. Quand la collaboration est bien organisée, avec des structures de mise en réseau et de projet, les résultats sont meilleurs. C’est précisément à cela que je souhaite contribuer. Cette conviction m'a profondément marqué aussi à la BGE.

D'où vient cette forte orientation vers le travail en équipe ? Cela vient aussi de mon propre parcours. Je suis originaire de la Ruhr, ancienne région minière. J'ai passé 13 ans au fond de la mine. Et là-bas, tout repose sur le Kumpel, sur le camarade de galerie. Cette culture de la solidarité, l’idée qu’on ne fait jamais rien seul, qu’on ne s’en sort qu’ensemble, c’est une leçon essentielle.. Et elle vaut tout autant pour la construction d'un dépôt en profondeur.

Et sur le plan technique, où souhaites-tu t'investir en particulier ? Avant tout dans les aspects opérationnels. Je crois que la sécurité opérationnelle est parfois sous-estimée dans le secteur du stockage définitif. Objectivement,  le plus risqué, c’est la construction du dépôt en profondeur ; ensuite vient son exploitation. La sécurité sur les chantiers et durant l’exploitation est absolument primordiale. Pour cela, il faut des solutions techniques robustes.

Que signifie « robuste » pour toi ? Les processus et les machines doivent être suffisamment robustes pour tolérer les erreurs. Le système global du dépôt doit être assez sûr pour qu'une erreur n'entraîne pas immédiatement un accident. Et pour la manutention des conteneursde déchets radioactifs, il faut des systèmes télécommandés, des processus automatiques et autonomes – afin qu'aucun être humain ne soit exposé aux rayonnements.

Au final, tout se résume à deux choses : premièrement, rentrer chez soi sain et sauf et partir à la retraite en bonne santé. Deuxièmement, soutenir cela par la technique et les processus.

« Pour que quelque chose réussisse vraiment, il faut y travailler avec plaisir et énergie. »
« Pour que quelque chose réussisse vraiment, il faut y travailler avec plaisir et énergie. »

Y a-t-il des situations dans ta vie professionnelle qui t'ont particulièrement marqué? Lors du creusement du puits du dépôt Konrad, nous avons eu un accident très grave. Lors de la manutention de charges lourdes dans le puits, toutes les règles n'avaient pas été respectées. Un puits est exigu, c'est un ouvrage particulier. Il n'y a pas de routine. C'est pourquoi la courbe d'apprentissage est raide : une vigilance absolue est indispensable lors de la construction d’un puits !

Et oui, cela ressemble à un manuel de management. Mais dans la pratique, c'est difficile à mettre en œuvre, parce que nous avons tendance à chercher des coupables. Or, cela nous fait rarement avancer. Ce qui est décisif, c'est d'apprendre des erreurs et de créer des conditions où les risques deviennent visibles tôt.

Pourquoi est-ce le bon moment pour rejoindre la Nagra ? Il y a eu une part de hasard. Mon contrat en Allemagne s'achevait, je voulais continuer à travailler, j'ai cherché des opportunités. Une bonne occasion s'est présentée à la Nagra. De plus, compte tenu de l'état d'avancement de ce projet du siècle, le moment était idéal : ces quarante dernières années, j'ai beaucoup travaillé sur l'exploitation de mines souterraines, et moins sur la question de sûreté à long terme. Et c'est précisément maintenant, je crois que mon expérience s’avère la plus utile à la Nagra. Il y a dix ans, je n'aurais probablement pas su quelle contribution apporter.

Quelles sont les principales différences et similitudes entre le processus de stockage définitif allemand et celui de la Suisse ? Une différence importante tient à la position dans le cycle de vie : la Suisse n'est pas encore en phase de construction comme Konrad, et encore moins en phase de fermeture comme Asse ou Gorleben. Il existe également des différences en matière de réglementation, d’autorités et de normes ainsi que des écarts dans la culture d'entreprise, en partie liées aux cultures nationales respectives.

Ce qui m'a impressionné à la Nagra, c'est la chaleur et l’attention avec lesquelles on y accueille les nouveaux arrivants : le petit-déjeuner, les cadeaux de bienvenue, la lettre envoyée à la maison. Ce sont de simples attentions qui font toute la différence.

Lorsqu’on entre dans une nouvelle phase, de quoi a-t-on besoin pour planifier et réaliser Terradura ? Il faut une certaine posture chez les personnes impliquées, comparable à celle que l’on adopte en matière de sécurité au travail. Une orientation vers les objectifs, une approche axée vers les solutions et du professionnalisme. Aller à l'essentiel et mener les choses à termes. Ces valeurs sont indispensables. C'est le socle mental d'une mise en œuvre réussie.

Sur le plan technique, cela signifie : placer systématiquement les bonnes pratiques et le professionnalisme au premier plan, en interne comme avec les partenaires externes.

Tu viens du monde minier. Quelle est la différence entre une mine et un dépôt en profondeur ? Une mine extrait de grandes quantités de matières – charbon, sel ou minerai. Un dépôt en profondeur, lui, ne nécessite que quelques  tunnels plus petits destinés à accueillir les conteneurs de déchets. C'est un volume bien plus réduit – et donc moins invasif pour la roche. C'est précisément l’objectif : préserver autant que possible l’intégrité de la barrière géologique.

Dans une mine, l'extraction en masse génère bien plus de mouvements et d'effets géotechniques à proximité. Dans un dépôt en profondeur, cela n’est pas le cas : c'est davantage un système statique. En revanche, la radioactivité constitue un facteur particulier. C'est pourquoi la robustesse et la sûreté en cas d'incident y sont encore plus cruciales que dans une mine.

Tu es là depuis six mois. Avec ton regard extérieur, comment situes-tu la Nagra dans ce processus ? La Nagra s’appuie sur des décennies de travail scientifique consacré aux profondeurs du sous-sol et à la sûreté à long terme. Dans les années à venir, nous devons et voulons évoluer : vers une organisation qui comprend l'ouvrage technique qu'est le dépôt en profondeur et qui place résolument la sécurité opérationnelle au premier plan. C'est un défi passionnant. La Nagra se transforme.

Tu as dirigé 2000 personnes, et tu es maintenant conseiller sans aucune personne à gérer. Comment vis-tu cela ? Je l'apprécie. J'ai toujours aimé encourager les jeunes. Je pense que vieillir implique de transmettre son savoir. J'ai eu beaucoup de mentors dans ma vie et sans eux, je ne serais pas allé aussi loin. Ce serait très gratifiant d'être perçu soi-même comme un mentor.

Est-ce aussi un peu libérateur de déléguer les responsabilités ? J’ai généralement bien dormi lorsque j’étais en position de responsabilité. Je sais gérer la responsabilité. Mais il y a eu aussi des phases difficiles. Au cours de ma carrière, j'ai été confronté à plusieurs accidents mortels dans mon environnement proche. C'est une charge énorme. La sécurité au travail est la responsabilité la plus haute quand on dirige des chantiers ou des installations. Cela dit, occuper un poste de responsabilité ne m'a jamais été « désagréable ». C'est simplement une vie différente. Chaque chose en son temps.

« Hautement professionnel. Sûr. Construire. »

Thomas Lautsch, Ingénieur des mines et consultant auprès de la Nagra

Y a-t-il encore quelque chose que tu souhaites transmettre à la Nagra et à ses collaborateurs et collaboratrices ? Le respect est le fondement du succès d'un projet. Les spécialistes de la sûreté à long terme doivent respecter les spécialistes opérationnels – et inversement. Les scientifiques doivent respecter les ingénieurs et ingénieures – et inversement. Il n'y a pas de « plus important » ou de « moins important ». Cela ne fonctionne qu’ensemble. Un dépôt en profondeur, c’est un sport d'équipe.

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